Un libre-échange freiné par le manque d’électricité
Pour Nardos Bekele-Thomas, directrice générale de l’Agence de développement de l’Union africaine, la pauvreté énergétique reste l’obstacle majeur à la Zone de libre-échange continentale africaine. Tant que la lumière manque dans les villages comme dans les zones industrielles, le commerce intrafricain, et la création d’emplois, ne peuvent s’intensifier.
Devant des ministres et investisseurs réunis au G20 Africa Energy Investment Forum, la responsable a répété l’urgence de financer des infrastructures intégrées, capables d’aligner l’agenda énergétique sur les objectifs d’Agenda 2060, feuille de route d’un continent prospère et neutre en carbone.
La Zlecaf vise à multiplier par deux le commerce intra-africain d’ici 2035. Pourtant, selon la Banque mondiale, quatre usines sur cinq subissent encore des coupures quotidiennes, et les ménages paient un kilowatt-heure jusqu’à six fois plus cher qu’en Asie, freinant compétitivité et inclusion.
Un marché électrique unique en gestation
Face à ce constat, le Plan directeur continental, ou CMP, avance l’idée d’un vaste réseau de transport d’électricité reliant les cinq régions africaines. La démarche s’inspire du marché nord-européen : unifier les codes, harmoniser les tarifs, sécuriser les flux transfrontaliers.
Bekele-Thomas résume la vision : déplacer le solaire du Sahara vers les capitales côtières, convoyer l’hydroélectricité du Bassin du Congo vers le Sahel, valoriser le gaz pour pallier l’intermittence. À terme, l’Afrique disposerait du plus grand marché électrique interconnecté de la planète.
Le Bassin du Congo, pivot hydraulique
Le Congo-Brazzaville, qui étudie l’extension du barrage de Sounda et modernise ses lignes vers le Cabinda et le Gabon, se place en nœud logistique. « Nos excédents pluviaux peuvent stabiliser le sud-ouest africain », assure un ingénieur de la Société nationale d’électricité.
Des projets bancables pour attirer le capital
Malgré l’abondance de ressources, moins de 15 % des projets soumis au NEPAD atteignent la phase bancaire. Montages complexes, perceptions de risque élevées et manque de données techniques crédibles ralentissent le déblocage des capitaux institutionnels, estiment la Banque africaine de développement et l’Africa Finance Corporation.
Pour raccourcir ce tunnel, l’agence déploie son Service Delivery Mechanism. Des équipes conjuguant juristes, cartographes et planificateurs accompagnent les promoteurs, de l’étude de faisabilité à la structuration financière. « Le SDM est notre chaîne de montage des mégawatts », glisse une conseillère énergie basée à Johannesbourg.
À l’issue du processus, le programme de partenariats public-privé du NEPAD étiquette les dossiers « prêts à l’investissement ». Ce label, déjà attribué au corridor Kafue-Mozambique, sert de feu vert aux assureurs et fonds de pension, séduits par la gouvernance panafricaine et les garanties d’achats.
Des corridors énergétiques stratégiques
Loin des approches par tronçons, les nouvelles lignes sont regroupées en corridors électriques associés à des zones de production, des routes et des fibres optiques. Cette logique de portefeuille augmente l’impact socio-économique global et rassure les bailleurs qui voient la demande réelle matérialisée.
Financer l’intégration par des institutions africaines
Les banques de développement africaines, les fonds souverains et la Banque des États de l’Afrique centrale multiplient désormais les garanties de change et de convertibilité. Leur intervention réduit jusqu’à deux points le coût du capital, selon le think tank Power Africa, stimulant ainsi l’équilibre financier des projets.
L’énergie, moteur des PME et du numérique
Électrifier un territoire ne se résume pas à injecter des électrons. L’énergie doit alimenter des scieries, refroidir des vaccins, éclairer des classes connectées. La Zlecaf table sur une hausse de 30 % de la productivité des PME si les coupures tombent sous le seuil de 10 heures annuelles pour tous.
À Pointe-Noire, Mireille Samba, fondatrice d’une start-up de paiement mobile, témoigne : « Chaque panne nous coûte un millier de clients potentiels. Avec un réseau régional stable, je peux héberger mes serveurs localement plutôt qu’en Europe et recruter vingt jeunes diplômés supplémentaires. »
Des chiffres qui plaident pour l’urgence
Selon l’Agence internationale de l’énergie, 590 millions d’Africains demeurent non raccordés. Au rythme actuel, l’accès universel n’interviendrait qu’en 2080. Or chaque point gagné sur le taux d’électrification ajouterait 0,3 point au PIB continental, démontrant l’effet multiplicateur de la politique de corridor, selon les modélisations de la Commission économique africaine.
La coopération s’incarne déjà dans l’échange quotidien de 200 MW entre le Congo et le Cameroun via la dorsale Nord. Des postes avancés de maintenance partagés, dotés de drones, sécurisent les lignes en forêt dense et réduisent de moitié les temps d’interruption liés aux chutes d’arbres, sous supervision régionale.
Points de contact et guichets uniques
Pour les collectivités intéressées, le NEPAD publie chaque trimestre la liste des projets labellisés, avec contacts des chefs de file, calendriers et critères d’éligibilité. Le guichet unique numérique simplifie l’enregistrement et oriente vers les instruments de garantie régionaux ou les lignes de crédit climat, et des webinaires techniques gratuits.
Vers 2060, une jeunesse branchée
L’Afrique vise une couverture de 90 % d’ici 2060. Pour les jeunes Congolais côtoyant la diaspora numérique, cet horizon rime avec emplois verts, innovation et souveraineté énergétique. Les chantiers de lignes haute tension posés aujourd’hui décideront de la capacité du continent à commercer et à prospérer demain, et aux diasporas.
