Alerte rouge sur le front aurifère de Kadéy
Aux abords de Kambele, à sept kilomètres de Batouri, les crissements des pioches et le ronron de motopompes rythment désormais les aubes. D’innombrables fosses brunissent le paysage, témoignant d’un orpaillage artisanal menaçant la forêt équatoriale et le climat local.
Le président de la coopérative des artisans miniers de la Kadéy, Alexandrin Yawoui, décrit une activité « discrète en surface » mais « dévastatrice en profondeur », accusant abattages massifs, détournements de rivières et épuisement irréversible des sols.
Forêts qui tombent, climat qui s’emballe
À Ketté, soixante kilomètres plus loin, Irène Ndokoua contemple des collines lunaires où se dressaient jadis des fromagers majestueux. Les rivières, autrefois poissonneuses, se sont asséchées sous l’effet cumulé des pompages et des coulées de boue riches en mercure.
Selon Global Forest Watch, l’Est du Cameroun a perdu 270 000 hectares de forêts humides entre 2001 et 2024, soit plus de la moitié de la déforestation régionale. Chaque hectare rasé réduit la capacité d’absorption de carbone et aggrave l’effet de serre.
Dans les chantiers, brûlis et dégagement de terre libèrent du CO₂. Le carburant des motopompes ajoute méthane et particules fines, tandis que la remise en suspension des sédiments bouche les lits fluviaux et relâche du méthane.
Les voix des champs face à la terre éventrée
« C’est comme si la terre avait perdu son âme », souffle la cultivatrice, contrainte de parcourir des kilomètres pour trouver un sol encore meuble. Les champs de manioc se raréfient, rendant la sécurité alimentaire précaire pour des milliers de familles.
Benoît Ndanga, autre agriculteur, confirme cette transition forcée: « Avant on cultivait partout; aujourd’hui même l’aubergine flétrit. » Dans la hiérarchie des préoccupations rurales, l’incertitude climatique côtoie désormais le spectre de l’exode vers les villes déjà saturées.
Les anciens chefs traditionnels rappellent que jadis les saisons suivaient une horloge astronomique. Désormais, pluies violentes et longues sécheresses se télescopent, confirmant les relevés de l’Observatoire national du climat, qui pointe hausse des températures et baisse des précipitations.
Pollution, érosion, un cocktail à haut risque
Pour l’expert Marc Anselme Kamga, le lien est clair: « L’ouverture anarchique des mines libère le carbone des sols, réduit les puits forestiers et génère des gaz à effet de serre invisibles dans les inventaires officiels. »
La perturbation hydrologique accentue l’érosion: berges effondrées, rizières inondées, nappes contaminées aux métaux lourds. Les femmes, responsables de l’eau domestique, doivent descendre plus bas dans la vallée, exposées aux crocodiles et aux maladies hydriques, alerte le service de santé.
La santé des travailleurs est également en jeu. Silicose, accidents mortels: l’absence d’équipements de protection tranche avec la rentabilité rapide d’un gramme d’or vendu aux comptoirs informels, où le prix grimpe dès les rumeurs de hausse mondiale.
Des solutions locales prennent racine
Pourtant, sur le terrain, des embryons de solution émergent. À Kambele, une association de jeunes replante des essences locales sur des fosses abandonnées, avec l’appui technique de l’Institut de recherches agricoles pour le développement et le parrainage symbolique de chefs coutumiers.
La coopérative agricole de Ketté, elle, teste une agroforesterie cacao-banane sur des périmètres sécurisés. « Les arbres protègent le sol et nous donnons de la valeur ajoutée au terroir », explique la technicienne forestière Laure Ottou, fière d’un premier hectare déjà ombragé.
Des groupes de femmes recyclent également les sacs de sable aurifère en briques pour la construction locale. Le procédé, encadré par l’ONG Foder, réduit la pression sur les argiles et crée des revenus alternatifs qui limitent la dépendance à la mine.
Gouvernance et pistes de réforme
Sur le plan institutionnel, le délégué départemental des Forêts et de la Faune, Jean Joël Serge Moneye, rappelle la nécessité d’appliquer rigoureusement les textes qui existent, sans pour autant fermer la porte aux activités légales encadrées et génératrices d’emplois durables.
Justin Kamga, coordinateur de Foder, plaide pour la publication rapide des décrets d’application, un moratoire sur les nouveaux permis et des États généraux du secteur. « Sans clarté, chacun improvise, et la forêt paie la facture », prévient-il.
Le ministère des Mines a déjà renforcé les patrouilles mixtes avec les forces de sécurité et déployé des agents topographes pour cartographier les sites clandestins. Des drones civils prêtés par des universités complètent la surveillance, limitant le risque d’affrontements sur le terrain.
Les collectivités, de leur côté, expérimentent la fiscalité participative: une part des redevances légales sera réinvestie dans des forages, des salles de classe et des jardins scolaires, à condition que les communautés valident les budgets en assemblée villageoise ouverte.
La Banque de développement des États d’Afrique centrale discute enfin d’une ligne de crédit verte dédiée à la réhabilitation des sites miniers artisanaux, associant conditions sociales et critères climatiques pour accéder aux fonds.
Parce qu’en toile de fond se joue la stabilité climatique de tout le Bassin du Congo, l’Est du Cameroun devient un laboratoire: si la forêt repousse ici, c’est l’ensemble de la sous-région qui respire mieux.
