Pointe-Noire mise sur l’économie bleue
De la jetée improvisée où s’entassent encore pirogues et glaçons fondants, on distingue déjà la silhouette de béton du futur Port de pêche de Pointe-Noire. Sur cette frange littorale, le gouvernement congolais orchestre un chantier vital pour sécuriser protéines halieutiques et emplois.
Visité le deux décembre deux-mille-vingt-cinq par une délégation conjointe de l’Union européenne, de l’Agence française de développement et du Port autonome de Pointe-Noire, le site affiche un taux d’avancement proche de soixante-dix %, selon les fiches techniques déployées sur le panneau lumineux.
« Nous sommes ravis de constater une progression régulière, dans le respect des normes sociales et environnementales », s’est réjouie Carine Villemagne Kros, cheffe de délégation UE, rappelant que les infrastructures permettront l’embarquement sécurisé, l’eau potable à quai et la réfrigération continue indispensable à la filière.
Financement européen et expertise locale
Le budget de l’ouvrage, estimé à vingt-cinq milliards de francs CFA, est cofinancé à parts égales par l’UE et l’AFD, tandis que le Port autonome assure la maîtrise d’ouvrage. Cette architecture financière garantit, selon les partenaires, une gouvernance transparente et une responsabilité partagée.
« Nous avons bouclé le financement et nous tenons le calendrier », confirme Séraphin Bhalat, directeur général du PAPN. Pour lui, le port de pêche complète le terminal à conteneurs voisin et ouvre de nouveaux maillons logistiques, de la glace industrielle jusqu’aux chambres froides communautaires.
Une enveloppe spécifique est allouée à la formation de quatre-cents jeunes techniciens en mécanique navale, hygiène et transformation, en partenariat avec l’École Nationale Supérieure Polytechnique de Pointe-Noire. Les premières promotions suivent déjà un cursus alternant cours, visites de chantier et stages dans les ateliers d’armement.
Des normes environnementales scrutées
Le site se situe en bordure de la mangrove, refuge d’alevins et puits de carbone. Les études d’impact recommandent des digues ajourées réduisant la turbidité et un plan de replantation de palétuviers sur huit hectares, validé par l’Agence congolaise de l’environnement.
Un système de bassins de décantation récupère les eaux de ruissellement du chantier avant leur rejet. Les capteurs, connectés à la plateforme publique Congo-Obscov Saturn, transmettent en temps réel la turbidité, la salinité et la présence d’hydrocarbures, accessibles aux ONG locales.
À terre, un parc solaire de huit cents kilowatts alimentera l’éclairage des quais et la petite fabrique de glace, limitant l’empreinte carbone annuelle de deux mille tonnes équivalent CO2, d’après les projections de l’AFD. Cette mesure s’ajoute au raccordement au réseau gazier.
Un contrat de performance lie également l’entreprise chargée des travaux aux autorités municipales sur la gestion des déchets solides. Les gravats sont concassés puis réutilisés dans les voiries adjacentes, tandis que les plastiques de chantier sont collectés par l’atelier de recyclage Mbiako Plast.
Voix des communautés de pêcheurs
Sur la plage de Loango, Armand Mavoungou, patron-pêcheur depuis vingt ans, observe les grues. « Nous espérons des quais sûrs, des prises mieux conservées et des prix plus justes », explique-t-il, rappelant qu’un poisson mal réfrigéré perd jusqu’à trente pour cent de sa valeur.
Marie-Anne Malonga, vendeuse au marché de Fond Tié-Tié, anticipe une meilleure traçabilité : « Les clients veulent savoir d’où vient le produit. Avec les caisses isothermes et les étiquettes, nous aurons des arguments pour négocier avec les grandes surfaces et la restauration collective. »
L’ONG Femmes de la Mer, qui fédère cent soixante transformatrices de poisson fumé, a obtenu un local pilote dans la halle réfrigérée. Des fours à biomasse y remplaceront les feux ouverts, réduisant la consommation de bois et l’exposition aux fumées toxiques.
Pour renforcer la participation citoyenne, un comité de suivi réunit chaque mois autorités portuaires, représentants des pêcheurs, associations environnementales et chefferies traditionnelles. Les procès-verbaux sont affichés en lingala et en kituba à la mairie, étape saluée par l’observatoire indépendant Inga Impact.
Cap sur 2026 : impacts attendus
Dès l’ouverture commerciale prévue pour le premier trimestre 2026, la capacité de débarque passera de cinquante à cent trente mille tonnes annuelles, estime la Direction générale de la pêche et de l’aquaculture. De quoi couvrir quatre-vingts pour cent de la demande nationale.
Les études socio-économiques prévoient la création directe de mille deux cents emplois, principalement pour les jeunes riverains, et un effet d’entraînement sur la chaîne froid, le transport routier et la fabrication d’emballages recyclables, secteurs éligibles au guichet vert de la Banque publique d’investissement.
À moyen terme, la modernisation des captures devrait réduire les importations de poissons congelés, allégeant la facture alimentaire et les émissions liées au transport. L’Observatoire national du climat évalue le gain potentiel à huit mille tonnes de CO2 par an. Le Port de pêche s’inscrit ainsi dans la Vision 2025 du ministère de l’Économie bleue, réaffirmée par le Président Denis Sassou Nguesso.
