Une feuille de route de 36 mois, riche en axes stratégiques
À Rabat, Nasser Bourita et Abdisalam Abdi Ali ont paraphé un document qui trace l’agenda bilatéral jusqu’en 2028. Cette feuille de route prévoit une dizaine de chantiers prioritaires, de la gestion de l’eau à la sécurité alimentaire, avec des visites ministérielles semestrielles pour garder le cap.
Les deux diplomates misent sur l’exécution rapide des premiers projets pilotes afin d’éviter l’effet catalogue. L’accord inclut des indicateurs partagés et un tableau de bord numérique qui sera mis à jour avant chaque rencontre de haut niveau, gage d’une gouvernance transparente.
Agriculture et eau : un binôme pour la résilience
Confrontées à des sécheresses cycliques, les deux nations veulent mobiliser l’expertise marocaine en irrigation goutte-à-goutte et cartographie hydro-agricole. Des stations météo connectées seront déployées près d’Hargeisa et de Kismayo pour affiner les calendriers de semis et limiter les pertes post-récolte.
Les chercheurs du Centre international de l’arganier partageront leurs protocoles d’agroforesterie salino-tolérante. Côté somalien, l’Institut de recherche marine documentera les intrusions salines dans les estuaires du Juba afin d’adapter les variétés de riz pluvial, une première collaboration trans-écosystémique.
Pêche et tourisme côtier : même océan, nouvelles opportunités
Les ministres ont souligné la complémentarité de leurs zones économiques exclusives. Des patrouilles conjointes contribueront à lutter contre la pêche illégale tout en partageant les données bathymétriques. Marrakech mettra à disposition son expérience dans la labellisation MSC pour valoriser le thon somalien.
Le volet tourisme prévoit un programme de jumelage entre Essaouira et Mogadiscio autour du patrimoine swahili-andalou. Le partenariat inclut des formations en écoguidage littoral, susceptibles de diversifier les revenus des communautés de pêcheurs, tout en conservant la mangrove, barrière naturelle face aux tempêtes.
Énergies renouvelables : soleil rouge et vent bleu
Le Maroc proposera un transfert de savoir-faire sur les centrales solaires hybrides CSP-PV intégrant du stockage thermique. Trois sites pilotes sont identifiés en Somalie, dont Afgooye, fort d’un ensoleillement annuel supérieur à 2 900 heures.
Parallèlement, Mogadiscio s’engage à partager ses progrès dans l’éolien offshore le long du couloir de la mousson. Un groupe de travail mixte publiera des benchmarks chaque trimestre. Objectif : boucler un portefeuille de 300 MW verts avant 2028, finançable via de la dette verte islamiques.
Diplomatie académique et mobilité des talents
Le contingent de bourses accordées par Rabat passe de 70 à 120 places par an. Les filières prioritaires couvrent la géologie d’exploration, les sciences hydriques et la cybersécurité énergétique. « Cette montée en charge formera les ingénieurs du Green Deal africain », estime le professeur Saïd Benjelloun.
Les universités somaliennes, de leur côté, accueilleront des doctorants marocains en océanographie sociale, discipline qui croise économie bleue et anthropologie des littoraux. Cet échange sud-sud renforce l’identité panafricaine de la recherche appliquée.
Visa diplomatique : simplification et confiance mutuelle
L’exemption de visa pour les détenteurs de passeports diplomatiques fluidifie la conduite des missions techniques. Elle réduira les délais d’installation des équipes projet à moins de deux semaines, contre quatre auparavant, selon la direction marocaine des affaires consulaires.
Cette facilitation est perçue comme un signal de stabilité régionale. Les consulats généraux des deux pays prévoient déjà un guichet unique en ligne pour les demandes de visa de service, afin de sécuriser les déplacements des ingénieurs et médecins volontaires.
Convergence multilatérale pour le climat
Les ministres ont convenu de coordonner leurs positions dans les forums de l’Union africaine, de la Ligue arabe et aux négociations climat. Ils souhaitent soutenir une revalorisation du financement de l’Adaptation, actuellement plafonné à 21 % des flux internationaux, selon l’OCDE.
Le binôme plaide aussi pour un mécanisme africain d’assurance sécheresse basé sur la télédétection. Les satellites Sentinel-2 recueilleront des données partagées, ouvrant la voie à un déclenchement automatique des indemnisations pour les agriculteurs, innovation saluée par l’Organisation météorologique mondiale.
Un écho pour le bassin du Congo
Si la coopération se joue sur l’axe Atlantique–océan Indien, les enseignements intéressent Kinshasa et Brazzaville. Les techniques d’irrigation à basse pression pourraient réduire la pression sur les plaines inondables du Congo, tout en diversifiant les cultures vivrières.
Le modèle de bourses croisées inspire aussi l’Université Marien-Ngouabi, qui explore un partenariat tripartite afin d’intensifier la recherche sur les tourbières du bassin. « La science circule plus vite que les frontières », rappelle Élise Kouka, spécialiste congolaise des zones humides.
Financement vert et critères ESG
Les deux pays entendent capter les capitaux du marché obligataire durable. Le Trésor somalien étudie l’émission d’un premier sukuk vert, structuré avec l’appui d’une banque marocaine. Les fonds serviraient à des mini-réseaux solaires et au dessalement alimenté au photovoltaïque.
Pour rassurer les investisseurs, un référentiel ESG commun est en cours de rédaction, calqué sur les Principes de l’Équateur. Les projets devront publier leurs impacts environnementaux et sociaux tous les six mois, données contrôlées par un vérificateur indépendant accrédité à Casablanca Finance City.
Cap sur 2028 : un pacte évolutif
La feuille de route prévoit une clause de révision annuelle pour intégrer les innovations technologiques et les retours d’expérience terrain. Cette flexibilité est jugée essentielle par l’économiste somalien Ismail Farah, pour qui « le climat ne signe pas de contrat à durée déterminée ».
Les deux diplomaties espèrent que ce partenariat exemplaire donnera à l’Afrique une voix plus forte lors des prochaines COP. En privilégiant des actions concrètes, le duo Maroc-Somalie cherche à prouver que la coopération sud-sud peut être un accélérateur d’adaptation aussi crédible qu’efficient.
