Nouvelle ère gazière à Pointe-Noire
L’aube dévoile les colonnes argentées de l’usine Wing Wah dans le district de Tchiamba Nzassi, à trente-cinq kilomètres de Pointe-Noire. Après dix ans d’activités pétrolières, le groupe chinois convertit enfin une partie du gaz associé jusque-là torché en produit commercialisable.
Le premier chargement de butane a quitté les cuves début mai. Dans les ruelles sablonneuses du quartier Mbota, Adéline, vendeuse de boissons, voit déjà l’impact possible : « Si la bouteille descend à 6 000 FCFA, mon foyer respire », sourit-elle, la main posée sur un réchaud au charbon noirci.
Cap sur l’autosuffisance en butane
Wing Wah annonce une capacité de 150 000 tonnes de butane par an, soit le triple des 50 000 tonnes consommées aujourd’hui au niveau national. Christian Hyppolite Pambou Tchinianga, directeur de l’aval pétrolier, assure que « chaque localité, du Kouilou à la Cuvette, pourra être approvisionnée sans rupture ».
L’entreprise prévoit d’exporter l’excédent vers les pays voisins, générant des devises tout en sécurisant le marché intérieur. Pour stabiliser les prix, un mécanisme de plafonnement piloté par le ministère des Hydrocarbures est en discussion, afin d’éviter la spéculation saisonnière.
Un remède contre la déforestation
Au Congo, quatre ménages ruraux sur cinq cuisinent encore au bois. La généralisation du butane pourrait épargner des milliers d’hectares de forêts côtières, souligne l’ONG Eco-Forêt qui suit les abattages dans le Niari.
« Chaque tonne de gaz substitue environ trois tonnes de bois énergie ; c’est autant de pression en moins sur les mangroves », rappelle la biologiste Clarisse Ngoma. Le projet s’aligne ainsi sur les engagements climatiques que le Congo-Brazzaville présente depuis la COP26.
Retombées économiques locales
Derrière les cheminées flamboyantes, 7 000 emplois directs sont annoncés, des opérateurs de maintenance jusqu’aux chauffeurs de camions-citernes. Le président de la chambre de commerce de Pointe-Noire, Didier Sylvestre Mavouenzela, estime que « chaque poste stable génère deux à trois emplois indirects dans les services ».
Les PME de chaudronnerie, de fourniture de pièces et de logistique se frottent déjà les mains. Une ligne de crédit conjointe entre la Banque postale du Congo et Exim Bank China aidera les entrepreneurs congolais à répondre aux appels d’offres.
Stabiliser l’énergie des entreprises
Les industries agroalimentaires et les boulangeries de la ville portuaire paient l’électricité intermittente et le fuel onéreux. Le butane local pourrait réduire de 30 % leurs coûts d’exploitation, selon l’Association des industriels du Kouilou.
Le directeur d’une briqueterie, Arsène Mambou, témoigne : « Nous passons deux heures par jour sans courant. Avec le gaz, nos fours tourneraient en continu et nous éviterions les déchets de production. »
Défis logistiques sous contrôle
Acheminer des bouteilles dans le nord reste la principale inconnue. La route nationale 2 rallongée par la saison des pluies complique les délais. Wing Wah projette d’installer trois dépôts intermédiaires à Oyo, Ouesso et Impfondo, associés à un système de suivi GPS des camions.
Le ministère des Transports teste parallèlement le transport fluvial sur la Sangha, solution moins coûteuse et moins émettrice de CO₂. Des bateaux-citernes de 500 tonnes sont à l’étude entre Ouesso et Mossaka.
Formation et sécurité au cœur du chantier
La manipulation du butane exige des gestes précis. L’Institut national du pétrole forme depuis février une première cohorte de 120 techniciens en contrôle de pression et en détection de fuites. Une campagne radiophonique rappelle aussi aux ménages d’entreposer les bouteilles à l’ombre et de vérifier les joints.
Wing Wah distribue des kits de premiers secours aux marchands ambulants, en partenariat avec la Croix-Rouge. Le centre hospitalier de Loandjili a déjà reçu un container de matériel anti-brûlure financé par l’entreprise.
Regards croisés des communautés
À Tchiamba Nzassi même, les pêcheurs s’inquiètent du trafic maritime accru. Un comité de concertation mensuel a été mis sur pied pour conjuguer activités industrielles et sauvegarde des zones de ponte. « Le dialogue réduit les tensions et permet d’ajuster les couloirs de navigation », affirme le chef traditionnel Jean-Pierre Nguimbi.
Les autorités locales voient aussi une opportunité touristique : une plateforme d’observation, à bonne distance des torchères, permettra aux visiteurs de comprendre le procédé de valorisation du gaz.
Vers une transition maîtrisée
En diversifiant un secteur hydrocarbure longtemps centré sur le brut, le Congo-Brazzaville montre sa capacité à transformer la ressource sur place. Les experts rappellent toutefois que la transition énergétique pleine exige un cadre fiscal lisible et des infrastructures de stockage modernes.
L’Agence de régulation aval adoptera en juin un barème d’incitation pour encourager d’autres opérateurs à récupérer le gaz associé. L’objectif est d’atteindre 95 % de valorisation d’ici 2030, contre 60 % aujourd’hui.
Un futur plus léger pour les foyers
Si les objectifs se confirment, la bouteille de 12,5 kg pourrait passer sous la barre des 7 000 FCFA avant la fin de l’année. « Le jour où je n’aurai plus à couper de bois pour la marmite, mes enfants iront à l’école plus tôt », se projette Adéline.
La flamme bleue du butane congolais n’éclaire pas seulement les cuisines ; elle symbolise une voie vers une énergie plus accessible, une économie plus robuste et des forêts moins menacées, tout en consolidant la place du pays dans le concert énergétique régional.
