Pression urbaine et risques croissants
À Brazzaville, chaque semaine, des maisons jaillissent le long des pistes sablonneuses qui bordent le fleuve. Beaucoup sont montées de nuit, sans permis, ni plan adapté au sol argileux. Lorsque tombent les pluies de saison, talus s’effondrent, routes se fissurent, familles restent exposées.
Selon l’Institut national de la statistique, la capitale gagne près de 40 000 habitants par an. À ce rythme, la moitié pourrait vivre dans des quartiers spontanés en 2035, accentuant la vulnérabilité face aux glissements de terrain et aux inondations amplifiées par le changement climatique.
C’est dans ce contexte que le ministère de la Construction, de l’Urbanisme et de l’Habitat a lancé, le 8 décembre, une formation express destinée à ses délégués locaux. Objectif : transformer ces fonctionnaires en véritables sentinelles capables d’endiguer l’auto-construction informelle.
Une journée pour muscler les compétences locales
Réunis dans la grande salle du Centre de perfectionnement Brazzaville-Amitié, trente-cinq délégués ont épluché les nouveaux barèmes de contrôle, sous la houlette de Julio Nganongo Osséré, directeur de cabinet du ministre. Pour la première fois, ingénieurs, juristes et topographes ont travaillé sur des cas réels filmés par drone.
« Nous passons d’une culture de réaction à une culture de prévention », explique M. Nganongo Osséré. Les participants apprennent à repérer un plan cadastral falsifié, calculer l’angle sécuritaire d’un talus ou dresser un procès-verbal électronique, envoyé en temps réel au procureur et au maire concerné.
Un module complet est consacré à la communication non conflictuelle. « Il ne s’agit pas d’entrer chez les gens pour casser, mais de dialoguer et proposer des alternatives », souligne Alphonsine Tomba, architecte-formatrice. L’écoute active et la médiation occupent autant de temps que la lecture du code de l’urbanisme.
Des outils réglementaires remis en avant
Au Congo-Brazzaville, six schémas directeurs et une dizaine de plans locaux d’urbanisme existent déjà, mais sont souvent ignorés par les promoteurs informels. La formation insiste sur leur caractère opposable : aucune dalle ne doit être coulée sans avis préalable du délégué, rappelle un décret de 2021.
Les stagiaires découvrent aussi la cartothèque interactive hébergée par le Centre national de télédétection. En croisant images Sentinel-2 et relevés GPS, ils peuvent générer un indice d’exposition aux coulées de boue et identifier les parcelles à risque avant que le premier parpaing ne soit posé.
« La donnée satellitaire nous donne deux semaines d’avance sur le chantier illégal », précise Gbala Kouanga, géomaticien. Les procès-verbaux pourront s’appuyer sur ces preuves horodatées, évitant les contestations. À terme, chaque délégué disposera d’une tablette reliée au serveur sécurisé du ministère.
Des communautés parties prenantes
Si l’auto-construction demeure endémique, elle répond aussi à une demande de logement abordable. Les formateurs invitent donc les délégués à associer les comités de quartier. « Nous voulons construire, mais en sécurité », confie Valentin Milongo, charpentier du quartier Mayanga, venu témoigner.
En réponse, le ministère prévoit un guichet itinérant pour délivrer conseils et autorisations simplifiées dans les périphéries. Une phase pilote, soutenue par l’Agence française de développement, démarrera au premier trimestre prochain dans les arrondissements Madibou et Djiri, où la pression foncière est la plus forte.
Des ONG locales, telles que Habitat Durable Congo, animeront des ateliers de maçonnerie parasismique financés par le Fonds d’adaptation climatique. « Former un chef de chantier de quartier, c’est réduire dix effondrements potentiels », rappelle la coordinatrice Jocelyne Nkounkou, chiffres du programme ECHO 2022 à l’appui.
Cap sur des villes résilientes
À l’issue de la journée, chaque délégué repart avec un kit de terrain : gilet fluorescent, laser de mesure, application mobile et manuel simplifié. Le livret, rédigé en français facile, détaille la procédure pour identifier, documenter puis signaler correctement une infraction en six étapes chronométrées.
Le gouvernement espère ainsi réduire de 20 % les constructions non conformes d’ici 2025, selon la feuille de route du Plan national d’aménagement du territoire. Un indicateur trimestriel publiera le nombre d’avis émis, permis régularisés et dossiers transmis à la justice.
Pour le sociologue Urbain Mvoula, cette stratégie ne réussira que si l’accès au logement abordable progresse en parallèle. « La répression seule pousse les familles plus loin dans les zones marécageuses. Offrons des parcelles équipées, nous verrons l’auto-construction reculer », estime-t-il.
Le ministère affirme y travailler avec la promotion de lotissements à services essentiels intégrés : eau, électricité, voirie et espaces verts. Une première opération de 300 lots sociaux est annoncée à Kintélé, adossée à un crédit logement garanti par un fonds public-privé.
En renforçant ses délégués et en impliquant les riverains, le Congo-Brazzaville trace la voie d’une urbanisation plus sûre et inclusive. Le succès de l’initiative sera mesuré sur le terrain, maison après maison, avant que la prochaine saison des pluies ne révèle la solidité des engagements pris.
