Les voix féminines prennent la scène
La date du 10 octobre 2025 restera gravée pour une centaine d’adolescentes venues de vingt-quatre pays d’Afrique de l’Ouest et du centre. Sous les brises atlantiques de Dakar, elles ont ouvert la Journée internationale de la fille par un sommet inédit centré sur leurs propres solutions.
Isabel, déléguée de Guinée équatoriale, a donné le ton : « Nous voulons être prises en compte lorsque notre histoire sera écrite, car nos voix comptent. » Applaudie, sa phrase est devenue un refrain scandé tout au long des ateliers et séances plénières.
Un agenda audacieux porté par 24 pays
Les participantes ont transformé quinze mois de consultations nationales en une déclaration exigeant des gouvernements qu’ils appliquent, sans délai, les principes de la Déclaration de Beijing, trente ans après son adoption. Leur texte fustige les lenteurs observées et fixe une échéance collective : protéger chaque fille d’ici 2030.
Elles appellent à rendre l’école inclusive, à garantir des bourses, des enseignants formés, des classes adaptées et des programmes ancrés dans les compétences utiles à la vie. L’accès universel à une santé confidentielle et de qualité arrive en deuxième priorité, au même rang que la protection contre les violences.
Congo-Brazzaville, une délégation engagée
Le Congo-Brazzaville a répondu présent par une équipe de six jeunes citoyens – quatre filles et deux garçons – mandatés par des associations locales et le ministère en charge de la promotion de la femme. Leur mission : écouter, partager l’expérience congolaise et revenir avec des pistes d’action.
« Les réalités du Plateau des Batéké diffèrent de celles de Pointe-Noire, mais les aspirations se rejoignent : rester à l’école et vivre sans peur », résume Grâce, 17 ans, avant d’annoncer qu’elle présentera la déclaration devant le parlement des jeunes à Brazzaville.
Éducation inclusive, priorité absolue
Les filles rappellent que l’école est le premier rempart contre les mariages précoces et les mutilations génitales. Elles proposent de coupler bourses et internats sécurisés, d’élargir les cantines et d’introduire des modules sur le numérique et l’entrepreneuriat vert, secteurs porteurs sur le continent.
Pour le Congo, la délégation suggère d’étendre le programme « École amie des filles », déjà actif dans dix départements. Selon un rapport partagé par l’UNICEF, le taux d’achèvement du premier cycle y est passé de 54 % à 71 % en cinq ans, preuve de l’efficacité d’actions ciblées.
Santé et protection : demandes claires
Les adolescentes réclament des centres de santé jeunes dotés de personnels formés aux réalités d’âge, assurant confidentialité et gratuité des soins essentiels. Elles insistent sur une ligne verte anonyme pour signaler violences sexuelles ou pratiques néfastes, couplée à un système de sanctions effectives.
Au Congo-Brazzaville, la délégation propose de renforcer les unités spécialisées déjà expérimentées à Oyo et Dolisie. Ces structures affichent un taux de fréquentation féminine supérieur de 40 % par rapport aux dispensaires classiques, signe qu’un cadre bienveillant favorise l’accès aux soins.
Climat et justice générationnelle
La protection de la planète occupe une place de choix dans la déclaration. Les participantes estiment que le changement climatique augmente les risques pour les filles, déplacées ou déscolarisées lors des inondations et sécheresses. Elles réclament une voix pleine et entière dans les politiques d’adaptation.
La délégation congolaise a mis en avant les clubs scolaires de reboisement actifs le long du fleuve Kouilou. « Planter un arbre, c’est jeter l’ancre de notre futur », confie Stéphanie, 15 ans. Elle espère voir ces clubs inscrits dans les contributions déterminées au niveau national.
Un cadre légal à faire vivre
Dire non au mariage d’enfants, aux mutilations et à toute violence basée sur le genre occupe le cœur du texte. Les filles réclament des lois explicites, mais surtout un suivi budgétaire permettant l’application concrète dans chaque village.
Au Congo-Brazzaville, l’âge légal du mariage est déjà fixé à 18 ans pour tous. Les déléguées saluent cette avancée et plaident pour une diffusion plus large de la loi, des juges itinérants spécialisés et des programmes de sensibilisation en langues nationales.
Vers un suivi participatif
Les adolescentes veulent mesurer elles-mêmes les progrès. Elles suggèrent la création d’observatoires nationaux de l’engagement envers les filles, composés d’élèves, de journalistes et de scientifiques. Chaque semestre, un rapport citoyen évaluerait l’accès à l’éducation, à la santé et à la protection.
La proposition rejoint l’initiative congolaise « Tableau de bord genre », que l’Institut national de la statistique développe avec des universités. L’intégration de jeunes collecteurs de données pourrait dynamiser l’outil et rapprocher les chiffres des réalités de terrain.
Ce que peuvent faire communautés et entreprises
Outre les États, la déclaration vise les familles, les chefs coutumiers et le secteur privé. Les filles appellent les entreprises minières, forestières ou agricoles à publier des plans de vigilance sur les droits de l’enfant et à financer des bourses STEM réservées aux adolescentes rurales.
Dans le Kouilou, une société pétrolière a déjà lancé un fonds de soutien scolaire. Grâce observe que la mesure réduit les abandons en classe de troisième. Le sommet invite à multiplier ces partenariats, gages d’impact local et de réputation positive pour les sociétés.
Un tournant historique pour la région
Jamais une rencontre d’adolescentes n’avait réuni un panel aussi large, du Sahel aux forêts du bassin du Congo. En se positionnant comme actrices et non bénéficiaires, les participantes ouvrent une nouvelle ère de gouvernance partagée.
Pour Marie-Laure Akin-Olugbade, représentante régionale de la Banque africaine de développement, « écouter ces voix, c’est renforcer la résilience de nos sociétés ». Son institution envisage d’intégrer les recommandations dans ses futures lignes de crédit éducation genre.
