Pénurie d’eau à Brazzaville : état des lieux
À Bacongo, Talangaï ou Mfilou, les réservoirs bleus éparpillés devant les maisons rappellent chaque matin la fragilité du service d’eau. Malgré une couverture officielle de 60 %, la ville connaît encore de longues coupures imprévisibles.
Le ministère de l’Énergie et de l’Hydraulique estime qu’il manque près de 80 000 mètres cubes par jour pour satisfaire la demande croissante, un déficit qui alimente files d’attente nocturnes et stress domestique.
Entre croissance urbaine et changement climatique
Brazzaville a gagné plus de 600 000 habitants depuis 2000, sans extension proportionnelle des conduites principales. Parallèlement, les crues imprévisibles du fleuve Congo charient des sédiments qui envasent les prises d’eau, obligeant des arrêts techniques plus fréquents.
Les ingénieurs de La Congolaise des Eaux notent aussi une baisse saisonnière du débit due à des poches de sécheresse régionales, phénomène attribué aux oscillations climatiques El Niño et à la déforestation dans le bassin d’amont.
Témoignages des quartiers périphériques
À Mayanga, Pauline Mbemba, vendeuse de beignets, quitte son lit à deux heures pour remplir trois bidons avant l’aube. Elle confie que les livraisons privées coûtent jusqu’à 1 000 FCFA la barrique, soit près d’un tiers de ses bénéfices journaliers.
Dans le quartier nord de Ngamakosso, le directeur de l’école primaire Moukoundzi Loufoua explique avoir décalé l’heure des cours de 30 minutes, le temps que les enfants aillent puiser au bornier communal voisin.
Impacts sanitaires et économiques mesurés
Selon le Service d’épidémiologie de l’Hôpital de Makélékélé, 18 % des consultations entre janvier et mars concernaient des diarrhées hydriques, un chiffre en hausse de cinq points par rapport à l’an dernier.
La Chambre de commerce estime que les coupures d’eau réduisent de 12 % le chiffre d’affaires mensuel des petites entreprises de restauration, soit près de 300 millions de FCFA amputés à l’économie locale chaque trimestre.
Projets publics en accélération
Face à ces urgences, le gouvernement a lancé l’extension de la station de traitement de Djiri, financée à hauteur de 70 milliards de FCFA par un pool de bailleurs, dont la Banque africaine de développement et l’Agence française de développement.
Le chantier prévoit de doubler la capacité à 110 000 m³ par jour et d’acheminer l’eau vers les quartiers hauts via un réseau de 42 km de conduites neuves, mises en service progressive dès l’an prochain selon le maître d’ouvrage.
Technologies pour limiter les pertes
Les études de LCE montrent que 36 % de l’eau traitée se perd encore dans les fuites. Un programme pilote de géoradar mobile identifie désormais les ruptures invisibles sous les avenues de Makabandilou et remet en pression des zones restées à sec depuis des mois.
Parallèlement, des compteurs intelligents testés à Moungali transmettent la consommation en temps réel et alertent automatiquement en cas de dérive, une innovation saluée par la Direction générale comme « un levier pour maîtriser les coûts et responsabiliser l’usager ».
Initiatives communautaires et leadership féminin
Dans le quartier de Kombé, l’association Femmes Eau-Vive a installé un forage solaire qui dessert 400 ménages, géré par un comité élu et connecté à un mobile-money pour assurer la maintenance.
La présidente, Joséphine Ngoma, souligne que « l’accès régulier à l’eau libère du temps pour les étudiantes et sécurise les mamans la nuit ».
D’autres collectifs, tels Eau et Santé Talangaï, forment des jeunes plombiers capables de réparer les branchements domestiques, réduisant ainsi le gaspillage à la source et créant des emplois locaux.
Opportunités de finance verte
Brazzaville a rejoint la Coalition des villes africaines pour l’eau, une plateforme soutenue par le Fonds vert pour le climat, qui encourage les obligations bleues pour financer la résilience hydrique.
Le Trésor congolais envisage une première émission pilote de 25 millions d’euros en 2025, ciblée sur les stations solaires de pompage et la modernisation des réseaux dans trois arrondissements selon la note d’intention transmise aux banques locales.
Les analystes ESG voient un fort potentiel d’impact social mesurable et un rendement correct grâce aux tarifs révisés récemment, ce qui pourrait attirer des investisseurs d’assurance-vie africains en quête de placements responsables.
Gestes pratiques pour un usage sûr
La Direction départementale de la Santé rappelle trois règles simples : désinfecter les récipients une fois par semaine avec deux gouttes d’eau de javel par litre, conserver les bidons à l’ombre et utiliser des robinets à clapet.
En cas de coupure, la plateforme téléphonique 4242 de LCE reste ouverte 24 h/24 ; des techniciens peuvent orienter vers le point d’approvisionnement le plus proche ou planifier un camion-citerne pour les structures sensibles.
Les associations conseillent enfin de signaler toute fuite sur la ligne verte 050 050 afin d’accélérer la réparation et de limiter les pertes collectives.
Perspectives de long terme
Le Plan national de développement 2022-2026 fixe l’objectif d’une couverture hydraulique de 90 % en zone urbaine, en cohérence avec l’ODD 6; il prévoit aussi la formation de 500 techniciens en métiers de l’eau.
Ces engagements seront suivis par un observatoire citoyen de l’eau, intégré au portail open data du ministère, afin que chaque quartier puisse visualiser les indicateurs et dialoguer plus efficacement avec les opérateurs.
