Brazzaville et l’urgence de libérer les trottoirs
Badauds, taxis, vendeuses de légumes et mototaxis partagent souvent quelques mètres carrés d’asphalte, créant des entonnoirs où la circulation se fige et la poussière s’accumule.
Selon les comptages du comité communal d’hygiène, l’avenue de la Paix supporte jusqu’à 230 étals informels au kilomètre aux heures de pointe, soit cinq fois la capacité prévue.
Ce taux d’occupation record complique les manœuvres des ambulances, fragilise les bordures de chaussée et dégrade l’image d’une capitale qui veut attirer plus de tourisme d’affaires.
Opération salubrité 2023 : méthode et calendrier
Le 5 juillet, le ministre Juste Désiré Mondélé lançait une opération spéciale de déguerpissement couplée à un audit des points noirs identifiés par satellite, une première pour l’assainissement urbain congolais.
Après une phase de sensibilisation radio, affiches et porte-à-porte, 14 équipes mixtes mairie-police sont intervenues simultanément sur Bacongo, Poto-Poto et Moungali afin de limiter les reportings de vendeurs.
Le ministère assure qu’aucun dégât matériel majeur n’a été constaté, les kiosques mobiles étant démontés puis stockés pour restitution aux propriétaires après régularisation administrative.
Sécurité routière : l’autre enjeu invisible
La direction départementale des transports chiffre à quinze le nombre d’accrochages mensuels liés à la vente à même le bitume sur l’avenue de l’OUA, dont trois impliquant des écoliers.
« Un sac de charbon posé entre deux taxis peut suffire à masquer un enfant qui traverse », explique le lieutenant-colonel Moukassa, chargé de la prévention routière.
Les premiers jours ayant suivi la relance, le temps moyen de parcours sur le tronçon marché Total-pont du Djoué a reculé de 18 %, selon le centre national de la circulation.
Pourquoi les vendeurs restent dehors
À Bacongo, le marché Bernard Kolélas dispose encore de 400 box libres, mais les commerçants évoquent des loyers mensuels jugés élevés et la préférence des clients pour l’achat rapide en bord de route.
« Sous ce hangar, je paie 25 000 FCFA et je vends moins qu’à l’air libre », confie Mireille, vendeuse de légumes, mettant en lumière la tension entre coût de location et visibilité commerciale.
Le Collectif des commerçants de proximité propose une grille tarifaire saisonnière, calée sur les pics d’arrivée de produits maraîchers, pour fluidifier l’occupation intérieure sans pénaliser les petits budgets.
Vers des marchés modèles et connectés
La mairie de Brazzaville teste actuellement une application mobile géolocalisant les stands disponibles et proposant le paiement échelonné du loyer via mobile money, solution déjà soutenue par deux banques locales.
Un tableau de bord public affichera, quartier par quartier, le taux d’occupation, le chiffre d’affaires moyen et les infractions relevées, offrant aux riverains la transparence nécessaire pour suivre l’effort communal.
Le projet mobilise l’Agence de régulation des postes et communications électroniques afin de garantir la sécurité des données et la gratuité d’accès pour les utilisateurs prépayés.
Financement : le pari du partenariat public-privé
Selon le ministère des Finances, chaque kiosque saisi coûte en moyenne 45 000 FCFA de manutention et de stockage, somme non budgétée dans les comptes municipaux.
Un memorandum signé avec la Fédération des opérateurs de téléphonie prévoit que ces derniers parrainent la réhabilitation d’aires de vente éclairées à l’énergie solaire en échange d’espaces publicitaires.
La Banque de développement des États de l’Afrique centrale étudie, elle, une ligne de crédit verte pour le pavage perméable des trottoirs, permettant d’absorber mieux les pluies intenses.
Communautés et société civile mobilisées
Le Réseau des jeunes cartographes du Congo produit des cartes participatives signalant les zones prioritaires de nettoyage, outils partagés sur WhatsApp et affichés chaque samedi sur les murs de la mairie.
Dans le 3ᵉ arrondissement, les scouts de Saint-Luc organisent des patrouilles pédagogiques auprès des vendeurs pour expliquer l’impact sanitaire des eaux stagnantes et rappeler les numéros verts de ramassage des déchets.
Pour la sociologue Évelyne Ngatsé, « associer les usagers dès la conception multiplie par trois les chances de succès durable ; le sentiment d’appropriation est la meilleure police des trottoirs ».
Regard prospectif sur la capitale verte
Les autorités visent un centre-ville exempt d’étals sauvages d’ici 2025, échéance plausible si le rythme actuel d’interventions et de médiation se maintient, estiment les urbanistes du bureau Planis.
À plus long terme, la municipalité souhaite intégrer les données de l’opération à son tableau des contributions climat afin de valoriser la réduction d’embouteillages et l’augmentation de la pénétration solaire.
Les commerçants, pour leur part, réclament un système de microcrédit qui les aide à aménager des vitrines conformes et à acheter des chariots pliables, afin de basculer aisément entre marché couvert et vente mobile.
Les experts du Programme des Nations unies pour les établissements humains rappellent que chaque dollar investi dans l’assainissement urbain peut générer jusqu’à quatre dollars de bénéfices économiques grâce à la baisse des maladies hydriques et au gain de productivité.
La balle est désormais dans le camp des usagers qui, en adoptant de nouveaux réflexes, peuvent transformer l’essai et faire de Brazzaville une vitrine régionale de gestion responsable de l’espace public.
