Un rapport de référence UICN
Publié à la faveur de la récente conférence mondiale de la CITES à Samarcande, le premier rapport autonome de l’Union internationale pour la conservation de la nature consacré spécifiquement à l’éléphant de forêt d’Afrique dresse un constat préoccupant, tout en livrant des données inédites sur l’espèce.
Population réelle enfin publiée
Selon les auteurs, la population totale ne dépasse plus 135 690 individus, soit moins que celle de nombreuses communes congolaises. Autrefois considérés comme invisibles dans le sous-bois dense, les pachydermes sont aujourd’hui mieux comptés grâce à l’ADN et aux images satellites, révèle le Groupe de spécialistes de l’éléphant d’Afrique.
La légère hausse par rapport aux estimations de 2021 n’annonce donc pas un rebond démographique; elle provient simplement d’une méthode plus robuste de capture-marquage-recapture, déjà appliquée à grande échelle au Gabon, où vivent près de 95 000 têtes, soit environ les deux tiers du total mondial.
Bastions du bassin du Congo
En Afrique centrale, l’espèce occupe encore les vastes forêts continues du bassin du Congo, dont plusieurs blocs se situent en République du Congo, en République démocratique du Congo, au Cameroun et en République centrafricaine. Néanmoins, les noyaux se fragmentent, laissant place à des populations isolées et vulnérables.
Menaces multiples identifiées
Le braconnage, longtemps moteur du commerce illicite d’ivoire, reste la menace emblématique. Les analystes du WWF soulignent toutefois que le front se déplace: l’exploitation forestière industrielle, les permis miniers et l’essor d’infrastructures linéaires grignotent silencieusement l’habitat, accentuant les collisions entre activités humaines et déplacements saisonniers des éléphants.
À ces pressions directes s’ajoutent des facteurs émergents encore mal compris: maladies transmises par les tiques, stress hydrique accru lors des saisons plus longues et chaudes, risques d’embrasement des tourbières. Autant de variables liées au changement climatique qui pourraient ralentir la reproduction déjà lente de l’espèce.
Le rôle moteur du Congo-Brazzaville
La République du Congo, engagée dans le partenariat pour les forêts du Bassin du Congo, multiplie les mesures de gestion participative, du parc national d’Odzala-Kokoua aux concessions à haute valeur de conservation. Les unités mixtes de surveillance associent éco-garde, gendarmerie et représentants communautaires pour décourager les réseaux criminels.
« Sans la collaboration des villages limitrophes, aucun corridor ne peut tenir », rappelle Aimée Boussoukou, coordinatrice d’un programme de coexistence mis en place près de Makoua. Son équipe forme des comités d’alerte, expérimente des ruches dissuasives et prépositionne des numéros d’urgence afin de réduire les représailles.
Communautés en première ligne
De l’autre côté du fleuve, en RDC, un partenariat semblable associe l’Institut congolais pour la conservation de la nature, plusieurs concessions privées et des organisations féminines qui transforment les fruits de safou en confiture vendue localement. Les revenus dégagés financent des bourses scolaires et la surveillance communautaire nocturne.
Pour appuyer ces efforts localisés, le WWF finalise un plan d’action régional aligné sur la stratégie africaine de la CITES. Le document décline six priorités: sécuriser les bastions, restaurer les liaisons, professionnaliser l’anti-braconnage, stabiliser le financement, renforcer la justice et promouvoir la coexistence bénéfique.
Financement et marchés carbone
Le financement demeure un nœud. D’après les calculs de l’UICN, garantir la protection effective des refuges coûterait près de 100 millions USD par an. Or, l’éligibilité aux marchés carbone et au Fonds bleu pour le bassin du Congo ouvre désormais des pistes crédibles pour couvrir les salaires et la logistique.
Plusieurs bailleurs, dont la Banque africaine de développement et l’Initiative pour les forêts d’Afrique centrale, se disent prêts à combiner subventions et avances remboursables, à condition que les indicateurs de gouvernance soient mesurés par un audit indépendant. Une plateforme de transparence publique devrait voir le jour d’ici l’an prochain.
Science et technologie au service du suivi
Sur le terrain, les scientifiques insistent: l’espèce ne pourra se redresser qu’avec une baisse durable de la mortalité adulte. « Les éléphants de forêt mettent plus de vingt ans à doubler, rappelle le biologiste Romaric Dibamba. Perdre une femelle protectrice aujourd’hui compromet la génération suivante ».
Les technologies renforcent cette vigilance. Dans la périphérie du parc de Nouabalé-Ndoki, des colliers GPS envoient des SMS d’alerte aux agriculteurs quand un troupeau s’approche des champs d’arachide. Le système, développé avec une start-up congolaise, a déjà réduit de moitié les pertes de récolte.
Vers une décennie d’action coordonnée
À l’échelle régionale, la coopération scientifique se structure aussi autour du centre d’excellence sur la biodiversité de Kintele, soutenu par la Commission climat du bassin du Congo. L’objectif est de mutualiser analyses génétiques, télédétection et modélisation pour anticiper les corridors de demain et hiérarchiser les investissements.
Le nouveau rapport rappelle enfin que sauver l’éléphant de forêt revient à préserver un ingénieur des forêts tropicales, dispersant graines, creusant mares et maintenant le carbone dans les sols. Saisir cette décennie d’action pourrait donc offrir un double dividende, écologique et socio-économique, pour l’ensemble du bassin.
Pour les jeunes chercheurs, le dossier s’avère également une opportunité de carrière verte. Plusieurs universités congolaises ouvrent des masters consacrés à la génomique de la faune et à l’économie de la conservation.
